Vague de privatisations en vue. Sauf qu'entre Etat stratège, Etat actionnaire ou simplement régulateur, Macron n’a pas choisi

Une question qu‘il ne faut pas poser à Bercy : quel peut être le rôle de l’Etat et l’avenir des participations publiques ?

La semaine dernière, vendredi exactement le gouvernement a vendu sa participation publique au capital d’Eiffage. Alors que, c’était, il y a encore deux ans, une participation stratégique pour protéger Eiffage de prédateurs espagnols. Cette fois-ci, Bercy n’a donné aucune explication. 

La position du nouveau président de la République reste floue concernant l’avenir des participations publiques dans les entreprises. Et quand c’est flou, c’est qu’il y a un loup, comme disait Martine Aubry. Pas sûr ! EmmanuelMacron donne dans le pragmatisme et il y a de forte chance que ses décisionsdépendent des opportunités.

Une position plus claire dépend aussi de sa majorité, parce que si la gauche est assez hostile par idéologie aux privatisations - sauf urgence - la droite n’est pas mieux déterminée.La droite libérale est assez favorable à une décentralisation libérale, la droite étatique et souverainiste est beaucoup plus réservée.

Dans la plupart des pays occidentaux, les gouvernements (y compris dans l’Europe du sud) ont tous convenu qu’un Etat moderne n’avait plus besoin d’un Etat actionnaire puissant avec un secteur public très présent dans l’économie de marché.

La France est le dernier àgérer un portefeuille aussi important.Au total, l’Etat français est présent dans près de 2000 entreprises, qui emploient 2,5 millions de salariés.

Alors, dans ce stock d’entreprises, on trouve de tout. Des entreprises trèscapitalistes, cotées en bourse et obligées de répondre aux contraintes ou aux opportunitésde l’économie de marché. Ces entreprises-là représentent une valeur globale de marché de près de 70 milliards d’euros.Enprogression de 25% depuis un an.Dans ce stock, on y trouve EDF (22 milliards),Engie, ADP, Renault,PSA, Air France, CNP etc…  Les participations de l‘Etat vont de 83% chez EDF à 1% chez CNP Assurances, en passant par Renault où l’Etat a encore 19% du capital.

Dans ce stock d’entreprises, on trouve aussi d’immenses entreprises issues d’anciens servicespublics comme la SNCF, laPoste, les hôpitaux, les établissements d’éducation... On trouve aussi dans chaque région de France, des dizaines d’entreprises, d’anciennescollectivités territoriales....

Leur poids est considérable alors que les performances sont souventmédiocres. Peu de rentabilité, perspectives économiquesaléatoires donc un avenir sous perfusion...

Face à un tel patrimoine,Emmanuel Macron n’aguère été précis pendant la campagneprésidentielle.Comme ministre de l’économie, il s’était montré comme « l’avocat d’un Etat actionnaire fort ». On se souvient de ses prises de positions et de décisions concernant Renault, n’hésitant pas à s’opposer à Carlos Ghosn, alors que le dossier Renault ne méritait pas une telle intervention, parce que l’entreprise était plutôt bien gérée avec des résultats impressionnants. Tout comme PSA d’ailleurs, où l’Etat était aussi intervenu pour l’aider, en 2014,à se remettre sur les rails avec les moyens financiers des chinois.

Parallèlement à ces prises de positions, on sait aussi qu’Emmanuel Macron a tenu des propos en faveur du désengagement de l’Etat dans des entreprises où le public n’avait plus rien àfaire.

La semaine dernière, sans tambour ni trompette, l’Etat a donc vendu sa participation de 5,7 % du capital qu‘il possédait dans Eiffage. Cette décision, qui a été prise sans aucune publicité, annonce peut-êtreune vague de privatisations sur laquelle le monde des affaires a encore trop peu d’informations. Parce que l’Etatétait arrivé chez Eiffage pour la protéger d’une attaque de l’espagnol Sac, qui peut d’ailleurs encore toujours survenir.

En théorie, l’Etat peut avoir trois manièresde gérer ses participations d’Etat. Ces trois raisons sont au cœur de trois stratégies possibles.

1er scénario : l’Etat stratège. L’Etat peut intervenir pour garantir une stratégie claire de développement ou de protection d’un secteur. C’était la stratégie du Général de Gaulle à l’origine de la création et du développement des grandes industries nationales. L’EDF, le nucléaire, l’aéronautique avec Air France et les aéroports, France Telecom devenu Orange,  la banque. Cette stratégiese justifiait dans un climat d’industrialisation et de frontières fermées. La concurrence étant peu puissante, le pays pouvait s’offrir des positions de monopoles. Depuis la globalisation, la liberté des échanges et la révolution digitale, cette stratégie de développement étatique ne se justifie plus.

2ème scénario : l‘Etat actionnaire. Pour développer et protéger des entreprises françaises, l‘Etat a pu prendre des participations importantes dans des entreprises. Dans des banques, dans l’industrie automobile par exemple.Ceciétant, l’Etat actionnaire ne se comporte pas toujours comme les autres actionnaires. Chez EDF, l’Etat intervient dans la gestion, donne son avis pour fixer les prix, fixe des objectifs de développementnucléaire par exemple, autorise l’entreprise à s’endetter grandement mais peut aussi lui réclamer des dividendes conséquents.Tout en lui demandant d’assumer les contraintes de la concurrence internationale. Tout cela n’est pas sans contradiction.La Poste a parfois les mêmes difficultés ; la SNCF vit en permanence dans un faisceau de contradictions entre la nécessité de multiplier les TGV (pas toujours rentables), investir et maintenir des prix de service public, et préserver des acquis sociaux.

Pas facile, et peu compatible avec les modèleséconomiques actuels et les difficultésbudgétaires.

3ème scénario : l’Etat régulateur.Ça devrait normalement être son rôle. L’Etat régulateur, c’est à dire l’Etat qui fixe les règles du jeu, les normes.C’est le cas dans la banque, dans les télécom maisau-delà,ça devrait toucher tous les secteurs. L’Etat doit réguler les normes environnementale et vérifier qu’elles sont appliquées. L’Etat doit aussi veiller au fonctionnement de la concurrence en débusquant les conditions abusives ou déloyales.

Entre ces trois scénarios, Emmanuel Macron, Edouard Philippe, ou même Bruno Le Maire ne se sont jamais prononcés. La logique voudrait que le présidentdéfende une conception de l’Etat régulateur,plutôt que l’Etat stratège ou l’Etat actionnaire.

Si tel est le cas, on va assister à une vague de privatisations et un changement dans la gestion des participations de l’Etat.Ça devrait être plus clair. Sauf que Macron n’en a pas parlé et que tout reste flou.Et quand c’est flou...