Vivendi profite de la trêve de Pâques pour rafler Dailymotion

Cette affaire n’est que le troisième acte d’un psychodrame industriel et financier qui durait depuis deux ans et qui entretenait le débat du protectionnisme dans un univers ouvert aux échanges internationaux. Dans l’opinion publique comme sur les marchés, ça faisait désordre.

Acte 1 : Arnaud Montebourg s’oppose au printemps 2013 à une solution américaine. A l’époque, Orange qui possède Dailymotion souhaite s’en dessaisir parce qu’il considère qu’il n’aura jamais les moyens d’assurer un développement permettant de rivaliser avec Youtube. Orange s’entend avec un acquéreur possible, en l’occurrence, Yahoo.

Mais Arnaud Montebourg refuse d’autoriser cette cession sous le prétexte que Dailymotion, création française, doit rester française. Inutile d’ajouter que cette décision brutale va provoquer des réactions dans la communauté du business internationale qui fait mine de ne rien comprendre aux subtilités de la politique.

Sur le fond, c’est quand même gênant. A un moment où tout le monde commerce avec tout le monde, où la France cherche des investisseurs, l’opposition frontale à l’arrivée d’un acteur américain fait désordre.

Le débat s’essouffle assez rapidement dans l’opinion mais va laisser des  traces concernant l’image de la France dans le monde. Une fois de plus, la France apparait comme le pays n’acceptant pas de jouer le jeu de la mondialisation. Le procès est un peu sévère parce que tous les pays mettent des barrières protectionnistes plus ou moins visibles. Le tort de Montebourg, c’est de ne pas avoir expliqué son attitude.

Acte 2 : Deux ans plus tard, Dailymotion est toujours à vendre et Orange pense avoir trouvé une solution avec un riche investisseur chinois. A ce moment-là, Emmanuel Macron bloque à son tour la négociation. Et comme à l’acte 1, le gouvernement se fait rappeler à l’ordre par le monde des affaires. A la différence de Montebourg, Macron va très vite s’expliquer et argumenter. En fait, Macron ne fait pas de politique, il fait du business.

Tout d’abord il refuse la négociation exclusive, ensuite il demande quasiment un appel d’offre et surtout, il estime qu’il faut un candidat en Europe. Il va donc habilement laisser fuiter le nom de ceux qui pourraient être intéressés. A priori, Vivendi et Fimalac en France et plusieurs en Europe dont Bertelsmann la maison mère de RTL et de M6.

Acte 3 : On apprend à la fin du weekend de Pâques que Vivendi aurait gagné la partie à 250 millions d’euros. Le choix de Vivendi, dirigé désormais par Vincent Bolloré, est cohérent pour le gouvernement puisque le groupe restera sous pavillon français. Il est aussi cohérent pour Orange qui semble avoir la meilleure offre. Il est évidemment très cohérent pour Vivendi qui est en train de construire un groupe multimédia de dimension internationale avec, en amont du contenu via Universal, et en aval des circuits mondiaux de distribution avec Canal+. Il manquait logiquement à Vivendi une plateforme vidéo sur internet.

Notons d’ailleurs que, dix ans plus tard, Vivendi revient à la stratégie qu’avait voulu lancer Jean-Marie Messier, et qui avait conduit l’entreprise à sa perte faute de moyens, mais aussi parce qu’il était trop tôt.

L’autre étape pour Vincent Bolloré sera de déployer son groupe multimédia sur l’Asie. Peut-être qu’à ce moment-là il croisera la route de cet investisseur qui voulait mettre la main sur cette pépite française.

A Hong-Kong on aurait pu en profiter pour dénoncer le protectionnisme et le nationalisme français, et bien non. Ils sont restés extrêmement discrets. Il faut dire que sur le terrain de la protection des intérêts, les Chinois ne peuvent ni donner… ni recevoir de leçons. Ce sont des maitres.