Warren Buffet, toujours aussi impertinent et lucide, vient de distiller ses nouvelles petites leçons d’économie et visiblement Trump n’est pas son ami !

Warren Buffet, 88 ans, reste l’homme d’affaire le plus écouté dans le monde. Comme chaque année, dans sa lettre aux actionnaires, il explique ce qui ne va pas. 

Sur la politique américaine, Warren Buffet est très sévère même s’il ne prononce jamais le nom de Donald Trump. Sur les nouveaux rapports de force dans le monde, il s’inquiète des conséquences d’une mondialisation trop rapide et incontrôlée, mais comme toujours, il considère que ce sont les investisseurs, grâce à leur sagacité à long terme, qui façonnent le monde. « A condition qu‘ils aient du vent dans le dos. » Tout est là pour Warren Buffet.

Comme chaque année, Warren Buffet parle à ses actionnaires, mais en réalité, comme chaque année il est écouté par le monde entier.

« Au 20ème siècle, rappelle-t-il souvent, les Etats-Unis ont connu deux guerres mondiales, des conflits militaires couteux et douloureux, la grande dépression, une dizaine de récessions et des paniques financières, des crises pétrolières, des épidémies et la disgrâce présidentielle ». Mais l’indice Dow Jones est passé en vingt ans de 8000 à 26000 points, d’où l'importance d’avoir une vision à long terme.

Comme chaque année, Warren Buffet, président de Berkshire Hathaway, a publié ses résultats. Ils sont décevants. Mais comme chaque année, il décortique aussi ce que font les gouvernants et désormais ça ne plait pas.

Comme chaque année, il distribue ses prophéties et ses conseils pour faire fortune. Voir loin, prendre quelques risques et évaluer avec du bon sens l’intérêt d’une société ou d’une innovation.

« Quand il pleut de l’or, dit-il et ça arrive, il faut sortir les seaux, pas les petites cuillères. »  Comprenez, quand il pleut de l’argent gratuit, comme ça a été le cas depuis quelques années, pourquoi se priver de prendre des risques avec ? « Les gens qui détiennent du cash ne devraient pas. » Et pourtant du cash, lui-même n’en a jamais eu autant en attente d’investissements.

 

Warren Buffet est aujourd’hui le troisième homme le plus riche du monde, après Jeff Bezos dont la fortune personnelle dépasse les 110 milliards de dollars et Bill Gates, qui possède plus de 90 milliards. Warren Buffet, lui, ne possède que 86 milliards de dollars, même si sa fortune a progressé de 8 milliards en ce début d’année. Ces évaluations dépendent beaucoup des marchés boursiers et ne sont donc pas acquises, mais grosso modo ces trois hommes d’affaires sont dans le tiercé de tête depuis dix ans.

Warren Buffet est né en 1930 à Omaha dans le Nebraska. Une petite ville où il réside toujours depuis qu’il y a acheté une maison en 1957. Il ne l’a jamais quittée. C’est de Omaha qu’il dirige son empire, c’est de Omaha qu’il parle à ses salariés et à ses actionnaires chaque année. Le monde des affaires l’a d’ailleurs surnommé l’oracle de Omaha.

Il doit sa fortune à des investissements dans le textile, au départ, au sein de l'entreprise Berkshire Hathaway qu'il a transformée en fonds d’investissements qui possède désormais une partie du capital de Coca-cola et de Gillette avec des participations acquises au démarrage de ces entreprises en qui il avait confiance.

Quand on l’interrogeait sur la façon de faire ses choix d’investissments, il répondait invariablement qu’il ne pouvait investir que dans des entreprises dont il comprenait très bien les produits, lesquels devaient correspondre à des besoins évidents du marché. « J’ai besoin de gouter un produit avant de l’acheter, c’est pareil pour les actions d’entreprises ». Ce qui veut dire qu’il a été longtemps méfiant à l’égard des nouvelles technologies.

Mais depuis dix ans, il a appris à connaitre les banques, les sociétés d’assurance et les entreprises digitales comme Microsoft, Apple et Tesla dont il admire les dirigeants. Il a donc gagné beaucoup d’argent avec la révolution digitale. Du coup, il reste très écouté.

L’année 2018 n'a pas été une mauvaise année, mais une année agitée pour lui, ce qui lui a valu des fortes variations de valeurs. Or, Warren Buffet est à l'opposé de Georges Soros, il déteste la spéculation financière.

C’est ainsi qu‘en 2018, il a beaucoup acheté de titres Apple, de Wells Fargo et de Kraft Heinz. Mauvaise pioche. Les difficultés de Heinz auxquelles il ne s’attendait pas ont provoqué une perte de valeur de 25 milliards à la fin du 4e trimestre de l’année 2018.

Du coup, alors que ses profits ont été de 45 milliards de dollars en 2018, gonflés, il le reconnaît, par la réforme fiscale de Donald Trump, il vient de perdre pour 8 milliards de dollars en ce début 2019. Année où il n’y aura pas de nouveau choc fiscal.

Sur l’ensemble, la performance de son fonds reste meilleure que tous les autres fonds d’investissements.

Dans cette situation plutôt confortable, Warren Buffet soulève néanmoins quelques interrogations.

1ère interrogation, la politique économique américaine. Il ne l’apprécie guère mais il ne se permettra pas de critiquer publiquement Donald Trump. Après tout, il en a touché les fruits au cours de ces deux dernières années. Mais ce qui compte pour lui est ailleurs : « J’ai réalisé mon premier investissement à l’âge de 11 ans en 1942. Avec Charlie Munger, l’autre fondateur de Berkshire, nous reconnaissons que notre succès est en grande partie dû à ce que j’appellerai les vents dans le dos. Ce serait aller au delà de l’arrogance que de penser qu’une entreprise ou un individu peuvent gagner tout seul. »

Et Warren Buffet de rappeler à qui veut l’entendre, y compris si possible du côté de la Maison Blanche, que « les Américains seront plus prospères et en sécurité si toutes les nations réussissent. »

Warren Buffet est un partisan forcené des échanges internationaux. Et il espère que la situation lui permettra d’investir des sommes significatives à l’étranger.

Comprenne qui pourra mais le message est clair.

 

La deuxième interrogation est liée à la première. Le cash de Warren Buffet n’a jamais été aussi important. Il a plus de 100 milliards à investir en cash, ce qui représente une force de frappe équivalente à plus de 300 milliards de dollars si l'oracle de Omaha se résout à faire un peu de levier sur de la dette.

Ça va faire trois ans que Warren Buffet n’a pas fait d’acquisitions importantes. En clair, il a très peu acheté ou investi au regard de ce qu’il pourrait faire.

Et pourtant, Warren Buffet a horreur du cash. Il l’a toujours dit et expliqué. « Si les gens se sentent en sécurité parce qu’ils ont du cash, ils se trompent. Le cash est le pire actif possible à long terme. Le cash ne rapporte rien, et perd de sa valeur avec le temps »

Mais pour investir, dit Warren Buffet, il faut des idées et des projets. Il en a, et tout le monde, a repéré sa proximité avec Apple et surtout avec Elon Musk, le patron de Tesla. Ce qui prouve que Warren Buffet s’intéresse, au soir de sa vie, aux entreprises dont il ne comprend pas forcément le dessein et les produits, mais dont il pressent le potentiel. Ceci étant, pour prendre des risques, il faut de la visibilité. Sous entendu l‘Amérique ne donne pas de visibilité à ses investisseurs. Là encore, le message est clair.

 

Enfin, troisième interrogation : à 88 ans Warren Buffet n’a toujours pas réglé sa succession. Manque de visibilité, peut-être ? Pas forcément, il rappelle qu’il a donné 80% de sa fortune (plus de 90 milliards de dollars) à la Fondation de Mélina et Bill Gates et que les deux adjoints qu’il a nommés l'année dernière pour diriger les affaires font un travail remarquable. Il va donc falloir s’habituer à Ajit Jain, qui dirige le pôle des assurances et à Greg Abel qui est responsable de toutes les autres activités. Quant à ses héritiers, ils auront bien peu, au regard de ce qu’il a gagné. Warren Buffet a trois enfants, deux garçons dont un est agriculteur et l’autre compositeur de musique. Sa fille a travaillé un temps à ses côtés. Warren Buffet est contre l’héritage et opposé à l’idée même de créer une dynastie financière. Par conséquent, ses enfants ne devraient pas hériter de plus de 1% de sa fortune.

« Je veux que mes enfants héritent d'assez d’argent pour se sentir libres de faire ce qu'ils veulent, mais pas assez pour éviter qu'ils ne fassent rien », a expliqué Warren Buffett il y a une dizaine d’années. A l’époque, la part de chacun représentait 600 millions de dollars.